SILENCE

« Ecoute, ô mon fils les préceptes du Maître, et incline l'oreille de ton cur »

(Premiers mots de la Règle de saint Benoît)

Dès les abords du cloître souvent se dresse une injonction : Silence. Saint Benoît, à la vérité, est plus civil : il n'enjoint pas d'emblée de se taire, mais d'écouter. Et il y a là beaucoup plus qu'une civilité.

Le Père des moines d'occident n'est pas le légendaire ascète des déserts. Ce n'est point une héroïque performance de silence qui est son but, mais le contact de Dieu déjà présent, déjà donné et qui nous cherche de son amour.

Le désert de saint Benoît n'est pas une solitude mais la suprême compagnie, pas un mutisme mais le colloque primordial. Le désert, c'est une oasis où l'âme boit à la permanente Présence.

Car Dieu n'est pas silence. C'est parce qu'il est Parole que des hommes se font silence. Le silence absolu ne se justifie chez des hommes que par la raison que Dieu parle.

Comme elle sort du silence, toute parole pour être reçue exige le silence. Et plus pleine et riche est la parole à recevoir, plus profond doit être le silence. Le moine se fait silence pour entendre Dieu, et plus il est silence, plus il reçoit Dieu. Il se fait tout entier réception, oreille tendue au Verbe.

Le vrai silence n'est donc point de ne pas parler ou de parler peu. Le silence qui n'est qu'absence de paroles est vide d'être, vide d'amour, vide de vie, en vérité le plus éloigné du vrai silence. Parler peu n'est que la disposition au véritable silence. Le vrai silence est une écoute. Il est dialogue interieur. L'Etre, la Vie, l'Amour sont sa matière, son étoffe. Le vrai silence est plénitude.

Le vrai silence est incarné. Ainsi est-il, quoique impalpable, matériel. Il est d'ordre physique, corporel, sensible, comme un sacrement. Mais comme un sacrement. sa portée est spirituelle : le silence porte signification d'une réalité profonde, cachée, la vie de l'âme en Dieu. Il est la preuve tangible que l'on va à Dieu corps et âme, de tout son être.

Le silence est sur des hommes le signe de leur vie réelle. Le silence parle : il témoigne d'un état, l'état privilégié de ceux qui vouent leur vie exclusivement au dialogue divin. Le silence est l'expression et une expression paradoxale, violente par sa discrétion même. Le vrai silence est silence de consécration : il est signe de mort à soi-même et au monde pour Dieu.

Le silence est comme la mort, un retrait, une passivité. Mais là où l'homme s'efface et semble ne plus agir, dans le silence comme dans la mort, le divin prend toute la place, présent et actif. Le silence creuse une faim, un vide, une capacité : il agrandit le coeur, l'étire, le dilate à l'envahissement de la vie divine. Il fait en l'homme et de l'homme le moule de Dieu.

Tout homme est le théâtre de beaucoup de voix, une scène d'enchères, un concert de discordances. Il est comme un champ de foire, un carrefour de solliciteurs.

Le novice (ou le retraitant), résolument plongé dans le silence, a tôt fait de percevoir en sa conscience toutes ces voix. Il les détecte sans complaisance, et commence contre elles le combat de toute la vie, afin de libérer, dégager, purifier d'entre toutes ces voix la Voix unique selon son coeur, la voix de son Ami.

Dieu parle, mais sa Parole est au-dessus de nos paroles. Seul le silence peut exprimer ce que les mots ne peuvent pas : « la Largeur, la Longueur, fa Hauteur, la Profondeur... de l'Amour du Christ qui surpasse toute connaissance » (Ep 3, 18-19). La Parole de Dieu est pour l'oreille du coeur.

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