RECUEILLEMENT

«En tout lieu tenir pour certain que Dieu nous regarde»

( Règle de saint Benoît Chapitre 4)

La liturgie et l'oraison sont les temps forts de la vie du moine, le rendez vous que lui donne Dieu. Encore que l'oraison, chez saint Benoît, veuille être moins un exercice parmi d'autres qu'un état d'âme permanent, moins un acte différencié qu'une habituelle respiration.

Plutôt que de se recueillir à certains moments, il est requis au monastère de s'établir dans le recueillement, plutôt que de faire oraison, d'être une âme d'oraison.

L'âme d'oraison est celle-là qui vit dans l'union à Dieu. Elle est concentrée sans contraction. Elle demeure fixée, simple et paisible, sans contention, dans le goût de Dieu.

La saveur de Dieu est dans l'homme le fruit de la foi. Celle-ci se juge à celle-là comme le feu à sa chaleur, car que veut celui qui en nous a allumé le feu de la foi sinon qu'il brûle ? (Lc 12, 49).

La saveur de Dieu se prend de cette certitude que Dieu nous est toujours plus présent à nous-mêmes que nous-mêmes. Elle nous attire ainsi en notre centre, elle nous y pousse, elle nous recueille là où, marqués du Christ, s'ouvre en nous le monde saint et infini de l'amour du Père. A ce point précis où Dieu nous rencontre, où il nous adopte, nous saisit, nous investit, tout notre être est appelé à se rassembler en sorte que, à partir de là jusqu'en toutes nos fibres, nous vivions finalement plus de sa vie en nous que de la nôtre.

En ce coeur de notre être où nous touche la grâce, c'est-à-dire Dieu, nous sommes ouverts déjà à l'éternité. Là où Dieu vient et nous pénètre, où il nous porte et nous nourrit, où il nous parle et nous écoute, là où il est simplement présent, il attire par le fait même notre plus entière présence. Au-dedans de nous le face à face est inauguré.

La saveur de Dieu est dans l'homme la racine du recueillement. Plus l'homme cultive ce goût, plus lui est douce et nécessaire la vie d'union. C'est la vocation de l'âme à sa fine pointe, la voie de sa plénitude, que de répondre par sa présence à la présence de Dieu en elle.

Mais l'absence est le fait de l'homme, soit qu'il dorme de corps ou sommeille de l'âme. Dieu, lui, ne dort pas : en lui, il n'y a pas d'absence. C'est particulièrement le sens de la prière nocturne, et aussi matinale, d'arracher le moine à l'absence, et le monde par lui, pour le rendre présent à la présence.

L'âme d'oraison souffre de son absence : elle n'en prend pas son parti. Mais une quête douloureuse peut lui tenir lieu de présence : sécheresse n'est pas tiédeur mais brûlante soif. L'âme d'oraison s'ingénie de toute façon à sa présence. Elle aspire sans trêve au rapport à Dieu, aù rapport intime avec ses personnes. Elle se polarise autant que possible sur l'amour actuel et unique qui tombe pour elle du Père et ne s'éteint pas. Elle baigne et se dilate enfin dans la conscience vive de vivre dès ici-bas sa situation comblée de fils. L'âme d'orison est une âme d'enfant de Dieu. L'âme du Fils a soif en elle.

Dieu se donne tant dans son Fils à l'âme qu'il la soulève. Il la possède. La saveur de Dieu ainsi peut saisir l'âme jusqu'aux larmes et aux embrasements : Marie près du tombeau sanglote (Jn 20, 11), les disciples d'Emmaüs brûlaient au-dedans (Lc 24, 32).

Et ceux-ci comme celle-là, précurseurs de la foi obscure, ne reconnaissent pas d'emblée le Seigneur présent, mais Marie à l'appel de son nom (Jn 20, 16) et les pèlerins à la fraction du pain (Lc 24, 35).

Ici la liturgie et là l'oraison comblent le goût de Dieu et le creusent encore. Elles donnent son aliment à l'union à Dieu, elles opèrent la soudure de notre esprit dans l'Esprit du Fils, de notre corps en son corps. Mais la fusion réalisée reste ici-bas inachevée... Le rendez vous de Dieu est à toute heure.

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