JOIE

« Le coeur se dilate dans une indicible douceur d'amour »

(Prologue de la Règle de saint Benoît )

Jésus nous offre, comme sa paix, sa joie (Jn 15, 11).

Mais l'homme de notre temps ne croit pas la joie seulement possible ni même raisonnable. Sa condition d'homme, menacée de deuils et de cataclysmes, d'injustices ou de flétrissures, le plonge dans l'angoisse, le désespoir où la révolte.

Quelle parole cependant pourrait autant toucher l'homme - et laquelle autant le voudrait - que cette invitation à la joie de Dieu pour qu'elle soit « la nôtre » et « parfaite » en nous ?... La joie de Jésus nous interroge.

La joie de Jésus est son salaire, la rétribution de sa totale liberté, acquise de son don plénier et gratuit sans l'ombre d'une réticence, d'une reprise, d'un retournement sur soi. Elle naît en lui d'un ajustement lucide et toujours prévenant à la volonté de son Père.

Nous nous délivrons mal d'une conception autoritaire et inflexible de la volonté du Père tant que nous n'entrons pas dans la contemplation du coeur libre du Christ, toujours à l'avance en son amour parfait sur les désirs de son Père. La joie du Christ est d'inventer à tout instant son amour par un élan, une ferveur, un enthousiasme tels qu'ils aient chaque fois pour le Père la fraîcheur d'une surprise, d'une délicatesse exquise, d'une complaisance surabondante (Jn 10, 17-18).

La joie du Christ est de se livrer sans retenue, sans contrepartie, sans prétention à la récompense. Elle est de ne gagner que pour les autres et de s'appauvrir pour eux jusqu'à se perdre soi-même comme nourriture, comme une source intarissable. La joie du Christ est d'être source dans l'Esprit, aliment de communion, de réconciliation universelle, d'amour. Notre joie est de devenir avec lui cette même source d'amour; jaillissante du sein du Père (Jn 4, 14 et 2 Co 5, 17-18).

Au principe de notre joie s'inscrit notre baptême, fusion et réconciliation inaugurales avec Dieu et nos frères. C'est le rôle de la contemplation de remonter à cette source baptismale, souvent enfouie dans l'inconscience de l'enfance. L'eucharistie, réitérant cette fusion et la parachevant, nous manifeste l'actualité renouvelée de l'amour de Dieu livré pour nous sauver et pour nous unir tous. Et le don de l'Esprit, moins signifié mais sans cesse réactualisé à notre gré dans l'Ecriture et les sacrements, nous redit essentiellement l'eucharistie, afin de nous y plonger.

Nous en appelons trop à l'Esprit comme à un distrait ou un absent, quand l'absence et la distraction ne sont que notre fait. De lui est particulièrement vrai que nous ne le chercherions si nous ne l'avions trouvé. Présent sous toutes les « espèces » diverses de notre vie de foi, l'Esprit n'est si méconnu que parce qu'il vit et agit en notre plus intime, tellement discret et respectueux de notre liberté que nous confondons souvent son action avec la nôtre en nous l'appropriant.

L’Esprit veut que nous nous l'appropriions. Il veut ne pas faire nombre avec nous, il veut nous réaliser nous-mêmes de la seule façon possible, dans le corps du Christ. L'Esprit nous porte en lui comme une mère son enfant à naître, pour nous faire renaître en perfection d'amour dans la mort et la résurrection du Christ. Notre joie est de vivre d'ores et déjà cette renaissance, du sein de l'Esprit (Jn 3, 5 et Rm 8, 14 sq.).

Si l'homme n'était pas fait pour le bonheur, le malheur n'existerait pas. Par sa détresse et par ses pleurs, l'homme crie le scandale de son malheur. Il proteste de sa soif inextinguible, témoigne de sa vocation irrépressible à la vie heureuse. C'est en sa joie de vivre que l'homme est chaque fois brisé.

L'Esprit vient restaurer la joie de vivre. Il met en nous la joie de rencontrer dans le don du Christ l'amour infini de Dieu et en même temps l'amour de tous nos frères. Notre « joie complète » est de communion (1 Jn 1, 34).

Qui dans l'Esprit contemple et chante l'eucharistie contemple et chante la merveille des merveilles de Dieu qui fait la « joie parfaite » de l'homme. Notre joie de vivre est eucharistique, part de la joie même du Christ.

RETOUR A LA PAGE PRECEDENTE